Hadopi : une balle dans le pied

Par Élie Sloïm, le 27 février 2009, dans .

A la base, il y a simplement une erreur majeure d’interprétation. je vais l’exprimer de la façon suivante : “La consommation gratuite d’un bien culturel payant serait forcément nuisible à sa rentabilité“. Dans le cas du piratage, cette observation donnerait les équations suivantes : un CD piraté = une vente de CD en moins. Un film piraté = une personne en moins au cinéma. C’est facile à comprendre, c’est facile à dire, oui, mais voilà, c’est complètement faux, et cela dénote d’une incompréhension totale du renversement de paradigme qu’a provoqué Internet.

En France, cette incompréhension, voire ce refus, va donner lieu au vote d’une loi stupide, inefficace et facilement contournable, qui va conduire à un ensemble d’effets négatifs bien plus nuisibles que le changement progressif de modèle auquel nous assistons en ce moment.

Cette loi s’appelle Hadopi, je n’en veux pas, mes collègues de Temesis n’en veulent pas non plus. Si cette loi était utile et pertinente pour lutter contre le piratage, elle ne me poserait aucun problème. Oui, mais voilà, elle sera inefficace, elle va ridiculiser notre pays, elle va nuire à l’industrie du Logiciel en France, elle va favoriser l’échange de données illégales. Elle peut même contribuer à la diffusion de solutions de contournement qui nuiront quant à elles très fortement à la sécurité du net.

Les majors de la culture et les producteurs de cinéma (dont certains parmi les plus piratés cartonnent financièrement plus que jamais) sont en train de s’accrocher à un modèle économique moribond. Ils refusent en bloc les trois affirmations suivantes :

  1. La mise à disposition de ressources gratuites peut être rentable, mais pas pour tout le monde.
  2. La mise à disposition de ressources gratuites peut être un formidable accélérateur de business.
  3. Les acteurs culturels qui persistent à réfuter l’existence de ce changement de modèle vont devoir changer ou mourir.

Mais rassurez-vous, le volume financier global dégagé par le marché de la musique est toujours considérable, et le marché du cinéma est également en pleine forme -la fréquentation des cinémas en France (PDF-260Ko) est en hausse en 2008, et inférieure de 0,1% par rapport à 2006, année record. Le seul problème, c’est que ce ne sont plus forcément les mêmes acteurs qui gagnent de l’argent. Certaines majors ont perdu la main au profit d’autres acteurs plus malins ou plus agiles. Et sincèrement, pardonnez moi d’être trivial, je m’en contrefous. Quand une entreprise refuse de faire évoluer son modèle commercial, elle meurt, et c’est normal.

Cette loi ne doit pas passer. Si un blackout du net devait être organisé, Temesis y participera et fermera ses sites pendant une journée (pas plus parce que bon, nous n’avons pas encore complètement changé de modèle économique ;-). Nous attendons de connaître la date, qui sera peut-être fixée par la quadrature du Net.

En complément, voici tout d’abord une citation de Daniel Glazman qui dinait récemment avec Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire à l’Economie Numérique, en compagnie d’autres blogueurs :

Tout le monde – j’insiste TOUT LE MONDE – sait et dit qu’Hadopi est une connerie. Une Grosse Connerie. Une ENHAURME Connerie. Pas nécessairement en ces termes crus et précis, on sait souvent être plus diplomatique que ça dans les locaux d’un Ministère… Mais le message reste le même : Hadopi est une connerie qui n’a que le mérite d’occuper le terrain pour préparer éventuellement une suite mieux foutue et non on ne peut pas revenir dessus malgré qu’on va se rendre totalement ridicules aux yeux du monde entier en général et du Parlement Européen en particulier parce, je cite, l’ordre vient d’en-haut, fin de citation. En haut. Aaaaaah. Bon sang, Nicolas Sarkozy est donc vraiment ubiquitaire. NSTP, Nicolas Sarkozy Transfer Protocol… Je crois que la Présidence de la République a intérêt à ne pas oublier une chose importante : l’Etat n’a aucun intérêt à voir apparaître un usage massif des technologies de crypto et de tunneling. Si les ados se mettent à utiliser ce genre de choses pour une bêtise comme la musique, ils finiront aussi par s’en servir massivement pour leur communication inter-personnelle. Quand on est prévoyant, en particulier quand on a en vue quelques automnes ou printemps sociaux assez chauds, on ne commet pas une erreur pareille. On laisse trainer la copie de musique comme une “soupape de sécurité sociale” et on se focalise sur des choses un peu plus importantes, la crise économique par exemple… Et si une Hadopi délibérement bancale et ridicule est vue comme une manière de “tuer le débat”, je trouve que c’est une stratégie dangereuse. Le mécontentement de la jeunesse lorsque les premières sanctions vont tomber va être électoralement très mauvais.

A lire également :

Sur readWriteWeb :

Chez Korben, qui sait un peu de quoi il cause techniquement :

Chez Maître Eolas, qui sait un peu de quoi il cause juridiquement :

Pour finir, je vous invite à aller sur le site de la quadradure du net, qui centralise le mouvement de contestation contre la loi Hadopi. Merci à eux.

11 commentaire(s)

  1. Par Sonic, le 27 février 2009 à 13 h 54 min :

    Je suis entièrement d’accord pour ma part.

    Comme on dit en voile : quand le vent tourne, on a beau pester contre lui, il faut quand même régler ses voiles ou son cap si on veut continuer à avancer… Tant pis pour les acteurs de la culture qui ne s’adaptent pas, ils seront remplacés de toute façon.

  2. Par Fabrice Bonny, le 27 février 2009 à 13 h 58 min :

    Le problème principal vient du fait que nous sommes passés d’une société de consommation à une société de possession. Quand un ado télécharge 10 films par jour, il en regarde combien ? Quand un star de l’année sort toutes les semaines : Ayo, Duffy, Whinehouse, Dixon, etc combien de fois allez-vous écouter son album ? Pourquoi acheter un produit jetable et périmé avant même sa sortie ?

    L’argument du manque à gagner est foireux, car même sans l’avoir payer, les vilains “pirates” ne regardent ou n’écoutent pas les “œuvres”. Ils n’auraient donc pas payer pour ça.

    De plus, les majors gagnent de plus en plus d’argent en dehors des films. Prenons l’exemple de Bienvenue chez les ch’tis. Danny Boon a été payé 90 000 euros en tant que technicien-réalisateur et 900 000 euros en tant qu’acteur. Il a gagné 23 000 000 au total entre un petit pourcentage sur les recettes mais surtout grâce aux produits dérivés. Faîtes la différence et imaginez que cet argent revient d’habitude aux majors. Ne parlons pas des James Bond qui sont remboursés en placement de marque (eau minérale, montre, voiture) avant toute forme de distribution.

    Idem pour la musique où les CD rapportent certes moins mais sont en partie compensés par les DVD musicaux. Et la trouvaille formidable des sonneries pour mobiles ! Moins de 30 secondes donc quasiment pas de rémunération des auteurs, compositeurs, interprètes, musiciens. Que de la marge sur un segment qui rapporte bien plus que la perte des ventes de disques.

    Bref, le problème est déjà très fortement exagéré et masque surtout la pauvreté de l’offre cinématographique et musicale.

    De l’autre côté, la solution est profondément débile. En un mot, les majors auront le droit de regarder ce que vous faîtes sur internet et de vous sanctionner hors de tout système judiciaire et de tout contrôle ! Rien que ça. Si j’arrive à pirater votre wifi, vous serez privés d’internet sans procès ni condamnation.

    Le principe est simple : vous avez internet, vous n’êtes pas suspects, vous êtes déjà coupables. Vous trouvez ça débile, fachiste, ultra-libéral, anticonstitutionnel ? J’hésite à vous dire que vous devrez payer vous-même votre flicage si cette ineptie passe.

  3. Par Cedric, le 27 février 2009 à 17 h 03 min :

    Moi j’ai déja commencé, je suis prêt.

    Je désactive ce weekend, et rebelote dès lundi.

  4. Par Olivier, le 10 mars 2009 à 14 h 39 min :

    “L’industrie musicale” n’a plus d’utilité économique et sociale.

    Alors que la musique n’a jamais été aussi foisonnante au regard du nombre d’amateurs, de pratiquants, de concerts
    et manifestations de toutes tailles et de tous types, “L’industrie musicale” n’a plus d’utilité économique et
    sociale. Les modes de production, de distribution et de consommation ont radicalement changé et aucune loi,
    la plus répressive soit-elle, ne pourra rien y changer.
    Le téléchargement illégal? Certes il existe une corrélation positive/négative entre le développement de l’ADSL,
    l’augmentation du téléchargement illégal et la baisse des ventes de CD, mais la relation de cause à effet
    n’a jamais été prouvée. En résumé, les majors du disque font un procès au progrès et aux changements de
    comportements de leurs clients. D’ailleurs, qui sont ceux qui innovent et réussissent dans ce nouvel
    environnement : ils s’appellent Apple, Deezer; Spotify, Youtube … “L’industrie musicale” elle rêve toujours
    de restaurer sa poule aux oeufs d’or. Que représente-t-elle cette fameuse “industrie musicale”
    d’un point de vue de l’intérêt collectif ? Quelques centaines de salariés tout au plus, 10 % de créateurs
    qui se partagent 90 % des royalties. Les enjeux liés au développement de l’économie numérique dans notre pays
    sont autrement plus importants pour notre avenir et celui de nos enfants. La France est déjà quasiment absente
    de ce vaste avenir qui se dessine chaque jour un peu plus. Il suffit de lire les noms des logiciels, matériels et
    services présents sur un PC pour s’apercevoir à quel point les Français sont démunis, consommateurs passifs
    (et désargentés) d’une révolution active. Bref, pendant que la Corée du sud invente la cité de demain
    (peut être font-ils fausse route mais au moins auront-ils essayé), et bien notre vieux pays s’enlise
    dans des postures passéistes et contre productives.
    C’est une faute lourde de conséquences que commettent les politiques français et leurs “conseillers” bien
    intentionnés. Une faute dont ils devront s’expliquer un jour ou l’autre face au peuple français qui sait bien,
    lui, où se trouve son intérêt.
    Bien à vous

  5. Par Captain Europe, le 10 mars 2009 à 21 h 14 min :

    Qui est encore pour cette loi ? :
    “Philippe de Villiers se prononce contre la mesure scandaleuse d’interruption automatique de l’accès à internet prévu dans le texte de loi antipiratage. Cette mesure n’a pour objet que de protéger à l’excès quelques entreprises qui refusent de moderniser leur pratique du commerce en s’abritant derrière quelques artistes naïfs ou « ronchons ».”

  6. Par alain, le 11 mars 2009 à 17 h 11 min :

    http://www.assemblee-nationale.fr/1

  7. Par Stéphane Deschamps, le 16 mars 2009 à 11 h 13 min :

    Tiens c’est la première fois que je suis d’accord avec De Villiers.

  8. Par 007swz, le 28 mars 2009 à 12 h 37 min :

    où se trouve son intérêt.
    Bien à vous

  9. Par Benjisite, le 12 mai 2009 à 22 h 18 min :

    Un bon moyen de montrer la position des citoyens concernés passe par http://www.votre-voix.fr
    On peut voter la loi de la meme manière que les députés et consulter la position de chaque département permettant ainsi le comparatif avec les votes des représentant de sa circonscription.

  10. Par globul, le 30 mai 2009 à 7 h 14 min :

    La solution…. : http://www.hackhadopi.fr

    Coucou Albanel !

  11. Par Elie, le 30 mai 2009 à 10 h 36 min :

    @Globul : c’est très mal. Il ne faut pas. Non.

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