Le droit à l’erreur

Par Élie Sloïm, le 14 août 2007, dans .

En vacances au pied du Mont Ventoux, je préparais depuis un moment un billet sur le droit à l’erreur sur le web, et un billet récent de Joël Ronez m’a finalement convaincu d’en accélérer la rédaction. J’ai autour de moi plusieurs personnes qui se sont décidées à proposer leur premier site web cette année. Généralement, ce sont des personnes qui lancent une nouvelle activité professionnelle, ou qui décident après plusieurs années d’exercice d’utiliser le web pour faire connaître leur activité.

Il est très amusant de remarquer que les personnes qui veulent lancer leur site web aujourd’hui font exactement le même chemin, et les mêmes erreurs que nous avons tous fait ou presque lors de la création de nos premiers sites il y a déjà, euh…quelques années.

Des pratiques qui nous semblent absolument à éviter semblent visiblement assez tentantes. Parmi les pièges qui menacent à peu près tous les créateurs de premiers sites, citons entre autres les croyances suivantes :

  • Croire qu’un site “qui bouge” est plus séduisant qu’un site qui propose simplement des contenus ou services sans animation ou effet spécifique. Cette croyance conduit souvent à choisir de produire dès la création un site “en flash”, ou encore de placer ça et là des gifs animés. Il se trouve que ces animations placées pour séduire et donner une image dynamique et interactive du site vont agacer la plupart des visiteurs. Après quelques mois, à de très rares exceptions près (des exceptions qui correspondent à des créateurs ayant des moyens ou des compétences très importantes), ces zigouigouis qui bougent ou apparaissent finissent généralement par agacer également les créateurs du site 😉
  • Oublier d’anticiper les évolutions de contenus, d’architecture et de design : après avoir fabriqué un site, le créateur est souvent très content de son design, voire des interactions qu’il a mis en place. Mais que pense t-on de ces interactions et de ces design après six mois, un an deux ans? Combien de mes lecteurs ont vécu ce rejet, qui fait qu’au bout de quelques temps, le design qu’on trouvait sexy est devenu insupportable ? Et c’est là que les standards, l’évolutivité, et la séparation des contenus et de leur présentation prennent tout leur sens. Le fait de pouvoir faire évoluer un site rapidement et facilement est essentiel, mais combien de refontes ratées sont nécessaires pour s’en rendre compte?
  • La difficulté d’anticiper la vie des contenus du site après qu’il soit mis en ligne : fabriquer un site est facile, amusant, enrichissant et gratifiant. le mettre à jour et le faire vivre est souvent pénible et ingrat. Quoi de plus naturel lors de la création que d’oublier cette phase de vie du site ? Malheureusement, les usagers ne s’intéressent jamais aux sites, et seulement à leur contenu. Vous avez créé un site? C’est bien. Si vous ne le mettez pas à jour, dans la pratique, c’est comme si vous n’aviez rien fait, ou presque.
  • Pour beaucoup de novices, le référencement est quelque chose d’automatique. Il suffit de créer un site pour être référencé. C’est méconnaître le rôle des moteurs de recherche, qui indexent et classent des contenus et non des sites. La méconnaissance du rôle fondamental des contenus est une plaie pour le référencement. Si vous n’avez rien à dire, ce qui est votre droit le plus strict, n’espérez pas que les moteurs de recherche fassent connaître votre parole au monde entier.
  • La méconnaissance de la façon dont les visiteurs consultent un site : un créateur analyse toujours son site à partir de la page d’accueil qu’il a créée. Combien de créateurs de sites anticipent le fait que de très nombreux usagers du site en prendront connaissance en consultant d’abord des pages internes du site. En partant de la page d’accueil, le site se comprend bien. Dès lors, qu’en est t-il de la facilité de navigation sur le site et de la compréhension de l’architecture?
  • La croyance que n’importe quel usager d’Internet peut s’improviser créateur de site. La simplicité apparente de la navigation sur un site cache de nombreuses compétences. Ce n’est pas parce que vous savez conduire une voiture que vous savez la fabriquer. ce n’est pas parce que vous savez naviguer sur un site que vous avez des compétences en ergonomie.
  • La volonté de s’adresser à une cible spécifique : lorsque j’évoque certaines bonnes pratiques comme le fait de placer l’indicatif international pour les numéros de téléphone, on me rétorque souvent que le site s’adresse uniquement à une cible déterminée. C’est également la réponse qu’on me fait lorsque j’évoque les règles d’accessibilité. En fait, cette croyance suppose qu’il est possible de choisir sa cible sur le web. Dans la réalité, de nombreux utilisateurs vous trouvent sans vous chercher, et utilisent votre site alors qu’ils n’en ont a priori pas besoin.

Je pourrais multiplier les exemples, car les pièges sont nombreux, et rien n’est plus facile que d’y tomber : c’est tellement amusant de créer un site et tellement ingrat et difficile de proposer des contenus et des services.

Toutes ces erreurs, les créateurs de sites expérimentés les connaissent. Mais ils ont surtout un énorme avantage par rapport aux nouveaux arrivants : ces erreurs, ils les ont faites, tout au long d’un processus d’apprentissage qui les a conduit à produire deux ou trois versions ou refontes de leur propre site. En résumé, ils ont appris par l’erreur.

Généralement, lorsque je discute avec les nouveaux arrivants, je peux détecter ces erreurs assez rapidement. En revanche, je sais maintenant qu’il est vain et peut-être pas souhaitable d’essayer de faire changer d’avis mes interlocuteurs. C’est la raison pour laquelle à de très rares exceptions près, je n’interviens plus. Je me permets quelquefois de mettre en évidence des risques qui me semblent majeurs, mais le web est ainsi fait qu’il est pratiquement impossible de faire changer d’avis un créateur de site persuadé à tort que créer un site est une chose facile. Finalement, je crois qu’il vaut mieux laisser chacun faire son chemin.

D’ailleurs, après tout, pourquoi des nouveaux arrivants sur le web n’auraient-ils pas le droit de faire leur propres erreurs, leur propre apprentissage ? Quant à nous, qui travaillons depuis déjà quelques années sur le web, sommes-nous vraiment plus à l’abri de ces erreurs que ces nouveaux arrivants ? Certainement pas. Nous faisons également des erreurs, et nous avons même certainement tendance à reproduire les mêmes erreurs que celle que je citais plus haut de manière un peu plus sophistiquée, c’est tout. Combien des vieux briscards du web que je fréquente sont capables de se lancer comme des fous sur un nouveau service web 2.0 bidon, juste pour l’idée et la beauté du sport ?

Le web est comme ça. Il faut des erreurs, des expérimentations. Tout le temps, par tout le monde, Nous assistons à une espèce d’évolution en accéléré, un apprentissage collectif par l’erreur. Cet apprentissage est d’autant plus efficace à titre personnel que les erreurs sont faites par soi-même et non par les autres. Cela peut certes être enrichissant d’observer et de comprendre les erreurs des autres, mais rien ne remplace un bon échec personnel pour apprendre pour de bon.

La seule différence que je vois avec la théorie de l’évolution, c’est que les vieux sites en voie d’extinction, c’est à dire le produit des erreurs que nous faisons tous -et que nous allons continuer à faire- ont une fâcheuse tendance à ne pas disparaître 😉

P.S. : concernant Joël Ronez, suite à un échange d’e-mail, il m’a outrageusement subtilisé un des plus mauvais jeux de mots qu’il m’a été donné d’infliger à mes contemporains, à la seule fin d’améliorer son positionnement sur Google pour des requêtes inavouables. Pour ne rien arranger, il a été suivi dans son forfait par Padawan. Messieurs, je ne vous félicite pas 😉

10 commentaire(s)

  1. Par Christophe Denuziere, le 15 août 2007 à 8 h 28 min :

    Tout est tellement vrai !
    Quand je retombe sur mes prmiers post sur les forums webmaster …
    Il y en a quand même qui ne progressent jamais malheureusement :/

  2. Par joel ronez, le 15 août 2007 à 21 h 19 min :

    moi je dis que rien ne vaut une bonne gif animée avec un arrobase pour l’adresse mail de contact, un javascript pour figurer un reflet aquatique sous le titre, une banner déroulante qui s’affiche lettre par lettre en lettres jaunes su fond bleu, quelques frames par ci-par la en Border=5, sans qui les fameuses "menugauche.html" et "menuhaut.html" n’auraient pas été possibles, une bonne animation flash d’intro des familles de 34 secondes (sans oublier l’indispensable "sauter l’intro"), et une mise en page avec des <TR> et <TD> comme s’il en pleuvait…

    tiens, cela me donne l’idée d’une chaine virale à la con : les pires sites webs que vous avez deja réalisé 🙂

  3. Par Jacques PYRAT, le 17 octobre 2007 à 18 h 14 min :

    Un article fantastique que j’inclus d’office dans ma trousse à outil.

    Et pour les nostalgiques qui voudraient voir leur site à la mode des années 97, une extension pour FireFox qui relooke n’importe quel site selon la mode de l’époque : Time Machine (timemachine.6x.to/) !

  4. Par Klint, le 4 novembre 2007 à 20 h 59 min :

    Bel article,
    ben moi je me suis plongé dans l’internet il y a peu de temps… alors forcément je me reconnais dans la plupart de ces erreurs. Mais je m’informe et mes futurs sites seront logiquement moins fouillis (sans non plus tomber dans l’haustère)… enfin j’espère
    Enfin c’est sympa de dire qu’on a le droit de débuter, les articles sur l’accessibilité sont souvent sévères envers l’ensemble des sites "bricolés", alors qu’il faut quand même faire une différence entre un site réalisé par une webagency (pour qui ergonomie et accessibilité ne devraient plus avoir de secret, et un site amateur…

  5. Par clb56, le 5 janvier 2008 à 16 h 42 min :

    Bonjour

    Vous dites :
    "lorsque j’évoque certaines bonnes pratiques comme le fait de placer l’indicatif international pour les numéros de téléphone, on me rétorque souvent que le site s’adresse uniquement à une cible déterminée. C’est également la réponse qu’on me fait lorsque j’évoque les règles d’accessibilité. En fait, cette croyance suppose qu’il est possible de choisir sa cible sur le web."

    Cela montre surtout le refus de la plupart de se comporter un minimum comme des enfants sages et de prendre des "bonnes habitudes". on ne met pas les indicatifs internationaux des téléphones parce que ceci ou cela d’argumenté, on les met un point c’est tout parce que c’est mieux. De même on ne développe pas des javascripts "non obstructifs" pour ceci ou cela, on le fait parce que c’est mieux, on apprend à le faire et finalement on sait le faire.

    Et une fois ces "bonnes habitudes" prises on peut continuer à avancer de manière sereine, assurée et efficace. Tous les petits enfants savent ça, enfin ils ne le savent pas vraiment mais bon :))

    HS :
    je profite de la zone de saisie pour faire mon calcul pour le captcha 😉

    Alors 41 – 24 c’est 41 – 20 – 4
    donc 21 – 4 donc 21 – 1 – 3 donc 20 – 3

    Ah ben oui c’est 17 ! :))

  6. Par Annuaire blog, le 10 janvier 2008 à 13 h 43 min :

    c’est un peu élitiste comme article. Internet n’est pas réservé que aux programateurs professionnels qui maitrisent les bonnes pratiques sur le bout des droits. Il i a aussi des amateurs qui y présentent leur passion et qui n’ont pas forcément le budget pour confier le codage de leur site à une web-agency. Alors forcément dans ce cas il y aura du bidouillage

  7. Par Annuaire blog, le 10 janvier 2008 à 13 h 44 min :

    c’est un peu élitiste comme article. Internet n’est pas réservé que aux programateurs professionnels qui maitrisent les bonnes pratiques sur le bout des droits. Il i a aussi des amateurs qui y présentent leur passion et qui n’ont pas forcément le budget pour confier le codage de leur site à une web-agency. Alors forcément dans ce cas il y aura du bidouillage

  8. Par rencontre, le 20 juillet 2008 à 15 h 16 min :

    Du point de vue référencement j’ai vu un reportage à la télé qui m’a bien fait marrer. C’etait à propos des boutiques en ligne de produits pharmaceutiques. On pouvait y voir un gars qui disait fièrement : "Moi j’ai créé une 10aine de sites pour être encore + vu sur internet!!!" 😀
    Il n’a pas compris qu’avec 10 sites mal placés il y gagnait moins qu’avec un seul bien optimisé 🙂

  9. Par droit en ligne, le 8 août 2008 à 22 h 25 min :

    Tout est tellement vrai ! Il est très amusant de remarquer que les personnes qui veulent lancer leur site web aujourd’hui font exactement le même chemin, et les mêmes erreurs que nous avons tous fait ou presque lors de la création de nos premiers sites il y a déjà, euh…quelques années.
    Tel est le programme du web en fait. Le web evolue mais irait plus vite si il y avait un meilleur partage des créations et des programmations

  10. Par Nico, le 5 avril 2011 à 23 h 11 min :

    De toutes manières, tuons un mythe : le site parfait qui fait l’unanimité sur tous les points… ça n’existe PAS.

    Le code parfait est dur à obtenir… et reste encore à le définir.
    L’accessibilité parfaite sur un site non trivial… c’est presque une chimère, il y a juste des sites plus accessibles que d’autres (atteindre le AAA sur un site avec beaucoup de contenus, c’est loin d’être aisé).
    Le graphisme parfait… c’est tellement subjectif que c’est impossible de faire l’unanimité.
    Les contenus parfaits… et bien, accrochez-vous pour les produire.

    A ma connaissance, aucun site n’est inattaquable sur tous les points. Certains sont durs à attaquer sur certains points (je me vois mal critiquer Google sur la rapidité pour donner un exemple), mais ils sont toujours attaquables sur d’autres.

    C’est pour cela que j’ai tendance à bondir quand je vois sur un blog que quelqu’un s’est décarcassé pour faire quelque chose, pour tenter quelque chose, et on va l’attaquer sur un autre point précis… sans prendre en compte tout le reste.

    La critique est facile… oser tenter l’est beaucoup moins.

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