Qui veut jouer transversal ?

Par Élie Sloïm, le 13 mars 2018, dans .

Notre monde du Web est peuplé de spécialistes. J’ai même l’habitude de dire qu’en donnant un coup de pied dans un arbre, il y a des chances non négligeables de voir tomber quelques spécialistes Web. Et comme nous n’avons pas encore assez de spécialistes, nous créons de nouveaux métiers, tous les jours. Et c’est comme ça que au quotidien des spécialistes de la sécurité Web ignorent tout ou presque de l’accessibilité Web. C’est comme ça que des rédacteurs Web considèrent les développeurs Web comme des types compliqués à comprendre et qu’en retour les développeurs Web oublient très souvent que leurs développements seront utilisés par des contributeurs.
C’est comme cela que des experts du référencement ou du marketing ignorent une grande partie des problèmes et risques liés à la gestion des données personnelles.

La transversalité c’est important

Depuis 20 ans, petit-fils de médecin généraliste, j’essaye de faire de la transversalité. J’essaye de faire en sorte que les spécialistes se parlent, utilisent le même langage, un vocabulaire commun, comprennent les risques des autres, les métiers des autres. Je sais que les frottements entre silos coûtent cher. Je vois les sujets à la mode émerger pendant deux ans et retomber en désuétude poussés par un nouveau sujet à la mode. Je vois ces sujets disparaître du radar alors qu’il faudrait qu’ils y restent au moins un peu, pas par mode mais parce qu’ils sont utiles et qu’ils viennent compléter notre panoplie de métiers et d’activités.

Il faut développer la transversalité. Il nous faut des outils, des métiers, des méthodologies qui font de la transversalité.

Vous avez un doute sur tout ça ? Vous avez tort. J’ai raison 😉

L’affaire des autres

Alors, bon, une fois que je vous ai dit ça, je vais vous raconter mon quotidien. Mon quotidien, c’est de parler à dix personnes de dix métiers différents et neuf sur dix me disent : si c’est transversal, ce n’est pas mon sujet parce que :

  • Je fais des contenus et ce sont des questions liées à l’informatique
  • Je fais du code et c’est plutôt pour les gens qui font de la communication
  • Je fais de la data et c’est plutôt lié à la façon dont on présente mes résultats
  • Je fais du backend et ça concerne plutôt les spécialistes du frontend
  • Je suis acheteur de sites et c’est plutôt une question pour les prestataires qui font les sites
  • Je suis prestataire et c’est vraiment du côté client et annonceurs que ça déconne
  • Je suis élu du numérique et les citoyens ne s’intéressent pas à ces sujets donc moi non plus
  • Je suis Directeur du Digital et nous, on bosse plutôt sur l’innovation et le transversal nous ralentit.
  • C’est trop vaste, ça ne me concerne pas, je ne travaille que sur des sujets pointus.
  • C’est trop pointu, je ne travaille que sur des sujets de management.

En fait, tout se passe comme si une approche transversale qui consiste à se pencher sérieusement sur un peu tous les sujets était une démarche réservée aux autres. Dans notre cas, à travers la certification “Maîtrise de la qualité en projet Web“, nous nous penchons sur les risques fondamentaux pour les utilisateurs. Or, les utilisateurs se moquent de savoir si le problème est technique ou managerial. Les utilisateurs handicapés se moquent de savoir si c’est la faute du prestataire ou du client. Les utilisateurs se moquent de savoir si c’est un problème informatique. Il veulent des contenus et des services. Aujourd’hui. Pas dans votre démarche de transformation digitale de demain. Non. Aujourd’hui.

Et les pôles UX c’est pour les castors ?

Alors, évidemment, puisque l’on parle d’utilisateur, il y a les approches UX (expérience utilisateur). Oui, mais voilà, les spécialistes de ce sujet abordent le plus souvent la question dotés de méthodologies centrées sur des utilisateurs moyens ou personas, ou sur des utilisateurs type et ignorent non seulement une grande partie des usages réels du Web – une diversité de contextes d’usage littéralement effrayante– et toute une partie des métiers du Web qui ont un impact sur les émotions, sentiments et vécus des utilisateurs. Oui, la sécurité est une question UX. Oui, la performance est une question UX. Ce ne sont pas juste des développeurs qui travaillent là-dessus dans un coin de l’open space. Moralité, une partie des missions UX conduisent à découvrir des usages pré-existants, à réinventer la roue ou à passer à côté d’enjeux connus. Mais ceux-ci sont quelquefois découverts par les clients, après leurs missions, à l’occasion de la rencontre d’un troisième type, l’utilisateur senior, handicapé, flippé, mal luné, équipé différemment, pas très à l’aise avec les outils Web etc.

Un spécialiste UX Web non formé à l’accessibilité (et à la qualité Web pour le sujet qui me concerne particulièrement) n’est selon moi pas un spécialiste UX digne de Cenon ce nom. Heureusement, certains cabinets UX sont vraiments bons là-dessus et les mastères UX commencent à s’y mettre (merci ECV Digital et quelques autres ).
Bref, ça change, mais quel combat…

Sortez des silos

Heureusement, de temps en temps, et de plus en plus souvent, des personnes sortent du rang. Cela peut être des managers qui disent qu’il faut s’occuper des sujets transversaux, et c’est peut-être là qu’on va enfin avancer sur des bases solides. Cela peut-être des chefs de projets, qui vivent la transversalité au quotidien. Cela peut aussi être des responsables pédagogiques. En tous cas nous avons besoin de gens qui comprennent les enjeux et qui veulent avancer sur le terrain. C’est long et difficile et nous avons aussi de notre côté à chercher les meilleures façons de procéder, de communiquer, d’expliquer.

Je pense que si notre métier est une industrie alors nous avons besoin de spécialistes ET de généralistes. Nous avons besoin de chefs de projets ET d’experts, nous avons besoin de managers capable de gérer les usages d’aujourd’hui de maintenant ET de responsables capables de se projeter dans l’avenir.
Nous avons besoin de choses simples, basiques ET de choses complexes.

2 commentaire(s)

  1. Par Zemoko, le 14 mars 2018 à 23 h 05 min :

    Je plussoie : nous avons besoin de spécialistes qui sachent rendre simple les choses complexes, pour que des généralistes puissent s’en emparer pour prendre de la hauteur sur du transverse !

  2. Par Joëlle MAURIN, le 19 mars 2018 à 9 h 50 min :

    Excellent plaidoyer… mais celui qui est à la recherche d’un généraliste ressort de cette lecture encore plus frustré !

    J’ai humblement échangé sur mes interrogations lors de la Grande jonction auprès d’une association bien connue de professionnels du numérique en regrettant notamment que leur propre site internet ne guide pas vraiment celui
    qui cherche une prestation qui sera forcément transversale. Tout est fait pour celui qui sait déjà.
    Quel dommage en effet si chacun reste dans sa boutique !

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